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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 13:34

L’illusion de Dieu

Analyse du livre de Richard Dawkins « Pour en finir avec Dieu »

 

par Michel Naud

Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu,

430 pages, éd. Robert Laffont, 2008, 22 €.

Titre original : The God Delusion.

« La vision du monde de la science moderne, si l’on veut bien être honnête à ce propos, conduit naturellement à l’athéisme mais les scientifiques qui osent le reconnaître ouvertement sont peu nombreux » [1]. Le biologiste Richard Dawkins, comme Alan Sokal, comme Jean Bricmont [2], est de ceux qui pensent que la démarche scientifique et la démarche religieuse sont en fait inconciliables.

 

ni conciliation agnostique…

Les deux premiers chapitres sont structurés autour des arguments de l’article que Richard Dawkins avait confié au magazine Forbes en 1999 [3], arguments conduisant au rejet de la « conciliation agnostique » à laquelle se prêtent certains scientifiques peu enclins à se frotter aux questions qui fâchent : « On ne peut pas prouver une négation (jusque-là ça va). La science n’a aucun moyen de réfuter l’existence d’un être suprême (c’est strictement vrai). Par conséquent, la croyance ou l’incroyance en un être suprême est une affaire de pure préférence individuelle, et les deux méritent la même considération respectueuse ! Quand on dit cela comme ça, le vice de raisonnement est presque flagrant ; on a à peine besoin d’en détailler les conséquences absurdes. Comme le dit mon collègue le physicien chimiste Peter Atkins, nous devons être tout aussi agnostique envers la théorie selon laquelle il y a une théière en orbite autour de la planète Pluton. On ne peut pas prouver le contraire. Mais cela ne veut pas dire que la théorie selon laquelle il y a une théière est au même niveau que la théorie selon laquelle il n’y en a pas. »

 

… ni non empiètement des magistères : …

Mais cette fois-ci Richard Dawkins va au-delà et s’en prend non seulement à la conciliation agnostique mais aussi au principe de « non-empiètement des magistères », ou principe de NOMA, théorisé par le paléontologue américain Stephen Jay Gould et derrière lequel se retranchent une autre catégorie de scientifiques conciliants. Selon ce principe le magistère de la science est relatif à « ce dont est fait l’univers (le contenu factuel) et pourquoi il fonctionne de cette manière (contenu théorique) [tandis que] le magistère de la religion couvre les questions sur le sens ultime et la valeur morale. Ces deux magistères ne se recouvrent pas. » [4]

 

« Quelles sont donc ces questions fondamentales dans lesquelles la religion est l’invitée de choix et la science doit s’effacer respectueusement ? », demande Dawkins ; « je préférerais dire que si elles sont effectivement en dehors de la science, elles sont sûrement aussi au-delà du domaine des théologiens. Je suis tenté d’aller plus loin en me demandant dans quel sens possible on peut dire que les théologiens ont un domaine spécifique » (p. 65). Et d’affirmer : « Les théologiens n’ont rien d’intéressant à dire sur rien » p. 66

 

… refuser la complaisance !

Le domaine de prédilection de la mise en œuvre du « non-empiètement des magistères » est devenu la dénonciation du créationnisme ; en France, la courte échelle réalisée à cette fin au père dominicain Jacques Arnould en est l’illustration récurrente et qu’on me permettra de trouver urticante. Cette attitude de complaisance polie est particulièrement bien décrite par ces propos tenus par le philosophe (athée) Michaël Ruse et que nous rapporte Richard Dawkins : « Nous qui aimons la science, nous devons prendre conscience que l’ennemi de nos ennemis est notre ami. Les évolutionnistes passent trop souvent leur temps à insulter des alliés potentiels. C’est particulièrement vrai des évolutionnistes laïques [secular evolutionists]. Les athées passent plus de temps à vilipender les chrétiens sympathisants qu’à combattre les créationnistes ».

 

Faisant siens les propos du généticien Jerry Coyne, Richard Dawkins considère que Michael Ruse « n’a pas compris la véritable nature du conflit. Il ne s’agit pas seulement de l’opposition entre l’évolution et le créationnisme. (…) La véritable guerre est entre le rationalisme et la superstition. La science n’est qu’une forme du rationalisme, alors que la religion est la forme de superstition la plus répandue » (p. 77). On reconnaîtra là encore la posture de notre ami Alan Sokal quand il affirme que « le christianisme, l’islam et l’hindouisme sont les pseudosciences les plus largement pratiquées dans le monde aujourd’hui, bien loin devant l’homéopathie ou l’astrologie » [5].

 

« l’hypothèse de Dieu »

On l’aura compris, pour Richard Dawkins, « l’hypothèse de Dieu » est une hypothèse scientifique sur l’univers qu’il s’agit donc d’examiner sans complaisance comme tout discours scientifique ; cette hypothèse « suggère que la réalité dans laquelle nous habitons contient aussi un agent surnaturel qui a conçu l’univers, [voire] qui le fait fonctionner, éventuellement en y intervenant par des miracles qui enfreignent temporairement ses propres lois ». C’est ainsi que l’auteur balaie tour à tour les arguments en faveur de l’existence d’un tel agent surnaturel (chapitre 3) et les arguments qui s’y opposent (chapitre 4).

 

C’est alors que Richard Dawkins synthétise « l’argument central » de son livre (p. 169) : la complexité improbable de l’univers donne une apparence de « dessein », d’où la tentation de suggérer l’existence d’un dessein réel ; c’est le procédé de recours au « crochet céleste » [6] mais cette réponse soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout (quel est le concepteur du concepteur ?) ; la démarche adéquate consiste à faire appel à des « grues » et non à des « crochets » : « l’illusion du dessein dans le monde du vivant s’explique avec bien plus d’économie et avec une élégance irrésistible par la sélection naturelle ». La même approche est tout aussi pertinente pour la cosmologie et la discussion du principe anthropique mais, nous dit-il, si « nous n’avons pas encore de grue équivalente pour la physique  », les « grues » d’ores et déjà existantes, aussi insatisfaisantes soient-elles, valent déjà beaucoup mieux que les « crochets » proposés.

 

Les racines de la religion et du sens moral

« Vraie ou fausse, la religion est omniprésente, et donc d’où vient-elle ? » (p. 170). Laissant judicieusement de côté les multiples théories philosophiques, psychologiques voire politiques souvent proposées pour expliquer le succès de la religion, Richard Dawkins aborde la question non seulement en scientifique mais en scientifique évolutionniste. Ce choix mérite qu’on s’y arrête. Michel Onfray, auteur d’un traité qui a connu son heure de gloire, avait rejeté avec dédain cette approche : « Si je ne m’appuie pas sur une critique scientifique de la religion, c’est que je ne crois pas à la scientificité d’une pareille critique ! » [7]. Il nous sera permis, avec Dawkins, mais avant lui, pour se limiter aux auteurs francophones, avec Pascal Boyer [8] ou encore avec le québécois Daniel Baril [9], de prendre le parti inverse et de préférer l’instruction sur la base des faits à la rhétorique des démonstrations verbales. C’est d’ailleurs bien quand il parle en biologiste de l’évolution que Dawkins sait être le plus convaincant et nul ne sera surpris qu’il défende (Chapitre 5), comme l’avait fait avant lui Pascal Boyer, que si la religion « n’a pas en soi d’utilité directe pour la survie, [elle] est un produit dérivé d’une autre chose qui en a une » (p. 182), « un produit dérivé aberrant d’une propension psychologique qui a, ou avait, son utilité dans d’autres cas » (p. 183), « un produit dérivé de dispositions psychologiques normales » (p. 188), bref « un effet secondaire du fonctionnement de notre cerveau » [10].

 

C’est en tirant le même fil des produits dérivés que Dawkins soutient la thèse (Chapitre 6) que le sens moral, souvent présenté – à tort – comme inséparable de la religion, dérive lui aussi de comportements sélectionnés dans le passé lointain de notre espèce lorsque nos ancêtres vivaient en petites bandes stables ; partant des thèses classiques des grands théoriciens de l’écologie comportementale que sont William D Hamilton (altruisme fondé sur la proximité génétique liant les individus) et Robert L. Trivers (altruisme réciproque), thèses qui avaient constitué le cœur du « gène égoïste » [11], Dawkins les complète de références à des publications plus récentes, et conclut fort logiquement : « Dans les temps ancestraux, nous n’avions l’occasion d’être altruistes qu’envers nos parents proches et des individus susceptibles de faire acte de réciprocité. Aujourd’hui, cette restriction n’existe plus, mais cette règle d’or persiste. Pourquoi ne persisterait-elle pas ? ».

 

Il faut en finir avec Dieu

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Published by thidgr - dans Lectures
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